Mes écrits poétiques, tantôt en prose, tantôt en vers, se veulent au plus proche du réel et de l’humain. On y trouve de petits riens et de grands chamboulements, des espaces vierges et des paysages urbains, des rencontres et des disparitions…

Elles s’envolent

Un texte mis en voix et en image par Sarah Kügel

Sur le chemin de fer

Le train roule et ronfle sur la voie
J’ai oublié mes frères de l’autre côté du monde, monsieur le contrôleur
J’ai oublié mes frères
Il faut que je descende
Il faut que je descende ils ont besoin de moi
Et moi j’ai besoin d’eux
Oui, moi, j’ai besoin d’eux
Bien plus besoin d’eux qu’eux n’ont besoin de moi
Si vous les voyez, monsieur le contrôleur, si vous les voyez
Courir le long des voies
Agitant leurs branchages
Grands, forts, frêles, souples et fiers
Dites-leur de monter
Voiture 16, place 63, ils sauront me trouver
Dites-leur que le cœur de la fille aux yeux verts
Frissonne comme une feuille quand elle repense à eux
Dites-leur que son cœur bat au rythme du leur
Dites-leur qu’il attend et qu’il est encore temps
Dites-leur de monter, monsieur le contrôleur,
Dites-leur de monter, ils ne monteront pas
Leurs chemins sont bâtis non de fer mais de terre
Et de lentes serpentes et de talus herbeux
Les chemins faits de fer ne sont pas faits pour eux
On ne quitte pas sa terre sans raison, monsieur,
On s’y accroche, on s’y arrime, on y puise sa force, sa sève
On ne quitte pas sa terre, même pour une tempête
Non, on ne la quitte pas
Le train roule et ronfle sur la voie
Dites-moi, monsieur le contrôleur
Dites-moi, vous dont c’est le métier
Les voyageurs ont-ils le cœur léger ?
À quoi bon partir, puisqu’on pourrait rester ?
Le train roule et ronfle sur la voie
Le train roule
Le train ronfle
Entre en gare
Bienvenue à Vaugirard

J’ai le cœur qui frissonne comme un bout de papier oublié sur le quai
Quand vous les reverrez, monsieur le contrôleur, ne leur dites pas ça
Dites-leur que mon cœur bat au rythme du leur et que je reviendrai

Le marronnier


Sous ton pont de verdure passe un enfant. Tu l’accueilles et reçois ce petit amas de matière vibrante, pétrie de sang et de nerf, de peau et d’os tendres. Sous son passage, tu sens le bouillonnement minuscule et ramassé d’une vie à venir, prête à se déployer comme la crosse de fougère se déploie, offrant au soleil le tendre de son vert.

Dans le brouhaha du parc, sous ton pont de verdure, passe un enfant sans le savoir.
Si tu étais né ailleurs, l’enfant t’aurait dit bonjour. Ton ombre échevelée se serait faite marelle. L’enfant aurait joué avec toi. Il aurait sauté d’un trait à l’autre, risqué la flaque de lumière entre deux de tes feuilles, dans l’entrelacs sauvage et déraisonnable de ton ombre. Et chaque saison aurait vu l’enfant grandir, ton port s’affermir. Chaque année aurait vu l’enfant grimper plus haut sur ton corps. Chaque jour, l’enfant disparaître puis revenir dans un dialogue de matière ; peau contre écorce.

Mais dans le brouhaha du parc, sous ton pont de verdure, manque le silence, manque la solitude qui fait qu’un enfant peut parler à un arbre. L’enfant se cache comme un adulte se cacherait sous le porche d’un immeuble ou sous un abribus, pour se protéger du monde.
On a taillé ta grande houppe, marronnier. L’élagueuse a fait son travail de mange-branche et ton pont de verdure n’a plus rien du poème ébouriffé des arbres.

Sous ton pont de verdure aux angles droits passe un enfant qui ne soupçonne pas que tu puisses respirer. Et pourtant, tu l’accueilles, agitant doucement ce qu’il reste de tes grandes mains vertes.

Rêve

Il faudrait pouvoir être une étoile filante
Simple trait de lumière illuminant le ciel
L’instant d’une seconde, accrocher les regards
Disparaître et mourir, un sourire sur vos lèvres

Rien qu’une étoile filante dans un noir épuisé
Un épi de lumière oublié par la nuit

(Prix RATP 2012)


Pour lire d’autres textes, rendez-vous sur www.hostile-au-style.fr.